La poésie du jeudi

chromo-oiseau-couronnc3a9-ana-rosa1

C’est avec plaisir que nous retrouvons notre rendez-vous du jeudi chez Aspho

Choses du soir.

Le brouillard est froid, la bruyère est grise ;
Les troupeaux de boeufs vont aux abreuvoirs ;
La lune, sortant des nuages noirs,
Semble une clarté qui vient par surprise.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le voyageur marche et la lande est brune ;
Une ombre est derrière, une ombre est devant ;
Blancheur au couchant, lueur au levant ;
Ici crépuscule, et là clair de lune.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La sorcière assise allonge sa lippe ;
L’araignée accroche au toit son filet ;
Le lutin reluit dans le feu follet
Comme un pistil d’or dans une tulipe.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

On voit sur la mer des chasse-marées ;
Le naufrage guette un mât frissonnant ;
Le vent dit : demain ! l’eau dit : maintenant !
Les voix qu’on entend sont désespérées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le coche qui va d’Avranche à Fougère
Fait claquer son fouet comme un vif éclair ;
Voici le moment où flottent dans l’air
Tous ces bruits confus que l’ombre exagère.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Dans les bois profonds brillent des flambées ;
Un vieux cimetière est sur un sommet ;
Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu’il met
Dans les coeurs brisés et les nuits tombées ?

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Des flaques d’argent tremblent sur les sables ;
L’orfraie est au bord des talus crayeux ;
Le pâtre, à travers le vent, suit des yeux
Le vol monstrueux et vague des diables.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Un panache gris sort des cheminées ;
Le bûcheron passe avec son fardeau ;
On entend, parmi le bruit des cours d’eau,
Des frémissements de branches traînées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La faim fait rêver les grands loups moroses ;
La rivière court, le nuage fuit ;
Derrière la vitre où la lampe luit,
Les petits enfants ont des têtes roses.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

                                              Victor Hugo

In L’art d’être grand-père.

Publicités

11 réflexions au sujet de « La poésie du jeudi »

  1. Ping : Je dis poésie et on essaie d’en écrire…ou pas ! | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture

  2. Maitre Yvon soufflait dans bini-ou, quelle trouvaille que ce hiatus musical en refrain, dans l’ambiance plutôt sombre de ce poème; Victor Hugo était vraiment un as ! il y a même une petite sorcière dans un coin fabuleux !

  3. Encore un poète que j’aime beaucoup d’où mon challenge Victor Hugo! Cette poésie, je l’ai apprise à l’école primaire, je me rends compte combien c’était formateur et pour développer le goût de la poésie et l’amour des mots, du rythme, et pour l’imagination. J’ai l’impression que l’on en apprend beaucoup moins de nos jours?

  4. Et même que Les Sorcières ne lisent pas bien le règlement du Jeudi-Poésie de Miss Aspho, hein 😉
    Et même que Les sorcières doivent bien savoir en écrire un de petit poème perso ? 😆
    Un coup de règle !
    Et dire que si on l’a appris à l’école on a dû souffler à cause de sa longueur 🙄
    Un grand classique du grand Victor, ça fait pardonner !
    Bonne fin de semaine et gros bisous

Laisser une formule magique

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.