La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème. Aujourd’hui, nous vous emportons avec Jean de la Fontaine vers la créativité « contre ceux qui ont le gout difficile »…

 

Contre ceux qui ont le goût difficile

Quand j’aurais en naissant reçu de Calliope
Les dons qu’à ses Amants cette Muse a promis,
Je les consacrerais aux mensonges d’Esope :
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse
Que de savoir orner toutes ces fictions.
On peut donner du lustre à leurs inventions ;
On le peut, je l’essaie ; un plus savant le fasse.
Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau
J’ai fait parler le Loup et répondre l’Agneau.
J’ai passé plus avant : les Arbres et les Plantes
Sont devenus chez moi créatures parlantes.
Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?
“Vraiment, me diront nos Critiques,
Vous parlez magnifiquement
De cinq ou six contes d’enfant.
– Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques
Et d’un style plus haut ? En voici : “Les Troyens,
“Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,
“Avaient lassé les Grecs, qui par mille moyens,
“Par mille assauts, par cent batailles,
“N’avaient pu mettre à bout cette fière Cité,
“Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,
“D’un rare et nouvel artifice,
“Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,
“Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,
“Que ce Colosse monstrueux
“Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,
“Livrant à leur fureur ses Dieux mêmes en proie :
“Stratagème inouï, qui des fabricateurs
“Paya la constance et la peine. “
– C’est assez, me dira quelqu’un de nos Auteurs :
La période est longue, il faut reprendre haleine ;
Et puis votre Cheval de bois,
Vos Héros avec leurs Phalanges,
Ce sont des contes plus étranges
Qu’un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix :
De plus, il vous sied mal d’écrire en si haut style.
– Eh bien ! baissons d’un ton. “La jalouse Amarylle
“Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins
“N’avoir que ses Moutons et son Chien pour témoins.
“Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre des saules ;
“Il entend la bergère adressant ces paroles
“Au doux Zéphire, et le priant
“De les porter à son Amant.
– Je vous arrête à cette rime,
Dira mon censeur à l’instant ;
Je ne la tiens pas légitime,
Ni d’une assez grande vertu :
Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.
– Maudit censeur, te tairas-tu ?
Ne saurais-je achever mon conte ?
C’est un dessein très dangereux
Que d’entreprendre de te plaire. “
Les délicats sont malheureux :
Rien ne saurait les satisfaire.

Jean de La Fontaine, Le Fables

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème. Aujourd’hui note choix c’est porté sur Paul Eluard.

Dit de la force de l’amour

 

Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l’injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère

Il y a les maquis couleur de sang d’Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l’espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal

La lumière toujours est tout près de s’éteindre
La vie toujours s’apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n’en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s’installe

Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n’y résisteront pas
J’entends le feu parler en riant de tiédeur
J’entends un homme dire qu’il n’a pas souffert

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé
Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d’être libre et je te continue.

Paul Eluard

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème. Aujourd’hui le choix vient d’un recueil de poésie, très amusant, que nos mini-Sorciers adorent.

Le Loup

La gourmandise est, dit-on, un vilain penchant!

Un loup qui avait rôdé, longtemps,

Dans les contes pour enfants

Et s’était mis à table,

Souvent dans les fables,

Tomba malade, victime d’indigestion.

Il finit par vomir tant et tant,

qu’il rendit, outre trois petits cochons,

Le Petit chaperon rouge et sa mère-grand,

La chèvre de Monsieur Seguin, aux longs poils blancs,

Et un agneau, cruelle aventure,

Qui se désaltérait dans le courant d’une onde pure…

Delambre.  Les amis mots, florineige

Les amis mots

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

Lorsque j’ai choisi ce poème Anne m’a dit:  » Chacun son truc, y’en as c’est une madeleine comme chez Proust pour toi c’est un Hareng saur  » Ben oui parce que en tombant sur ce texte c’est mon enfance qui me revient ^^ Je l’avais appris à l’école primaire. Je me revoie debout au pied de l’estrade le réciter devant toute la classe . Et malheur si je me trompais car la maîtresse veillée à ce que chaque mot soit respecté. Et puis ça change des truc déprimant de d’habitude 😀

Le Hareng Saur

A Guy.

Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle – haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu – toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue,
Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves,
Et amuser les enfants – petits, petits, petits.

Charles Cros (1842-1888)

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

Les Corbeaux
Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angélus se sont tus…
Sur la nature défleurie
Faites s’abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous,
Dispersez-vous, ralliez-vous !

Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment les morts d’avant-hier,
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
0 notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

Arthur Rimbaud

Les corbeaux

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

Invictus

Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of fate
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate:
I am the captain of my soul.

William Ernest Henley (1843-1903)

Invictus

Dans les ténèbres qui m’enserrent
Noires comme un puits où l’on se noie
Je rends grâce aux dieux, quels qu’ils soient
Pour mon âme invincible et fière.
Dans de cruelles circonstances
Je n’ai ni gémi ni pleuré
Meurtri par cette existence
Je suis debout, bien que blessé.
En ce lieu de colère et de pleurs
Se profile l’ombre de la Mort
Je ne sais ce que me réserve le sort
Mais je suis, et je resterai sans peur.
Aussi étroit soit le chemin
Nombreux, les châtiments infâmes
Je suis le maître de mon destin
Je suis le capitaine de mon âme.

William Ernest Henley (1843-1903)

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

Il fait froid

L’hiver blanchit le dur chemin
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main ;
La haine souffle sur ta joie.
La neige emplit le noir sillon.
La lumière est diminuée…
Ferme ta porte à l’aquilon !
Ferme ta vitre à la nuée !
Et puis laisse ton coeur ouvert !
Le coeur, c’est la sainte fenêtre.
Le soleil de brume est couvert ;
Mais Dieu va rayonner peut-être !
Doute du bonheur, fruit mortel ;
Doute de l’homme plein d’envie ;
Doute du prêtre et de l’autel ;
Mais crois à l’amour, ô ma vie !
Crois à l’amour, toujours entier,
Toujours brillant sous tous les voiles !
A l’amour, tison du foyer !
A l’amour, rayon des étoiles !
Aime, et ne désespère pas.
Dans ton âme, où parfois je passe,
Où mes vers chuchotent tout bas,
Laisse chaque chose à sa place.
La fidélité sans ennui,
La paix des vertus élevées,
Et l’indulgence pour autrui,
Eponge des fautes lavées.
Dans ta pensée où tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s’éclaire de ce qui brûle.
A ces démons d’inimitié
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse leur en pitié
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.
La haine, c’est l’hiver du coeur.
Plains-les ! mais garde ton courage.
Garde ton sourire vainqueur ;
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !
Garde ton amour éternel.
L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?
Dieu ne retire rien du ciel ;
Ne retire rien de ton âme !

Victor Hugo.

Il était une fois

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

L’Habitude
L’habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison :
C’est une ancienne ménagère
Qui s’installe dans la maison.

Elle est discrète, humble, fidèle,
Familière avec tous les coins ;
On ne s’occupe jamais d’elle,
Car elle a d’invisibles soins :

Elle conduit les pieds de l’homme,
Sait le chemin qu’il eût choisi,
Connaît son but sans qu’il le nomme,
Et lui dit tout bas : « Par ici. »

Travaillant pour nous en silence,
D’un geste sûr, toujours pareil,
Elle a l’oeil de la vigilance,
Les lèvres douces du sommeil.

Mais imprudent qui s’abandonne
À son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone
Endort la jeune liberté ;

Et tous ceux que sa force obscure
A gagnés insensiblement
Sont des hommes par la figure,
Des choses par le mouvement.

Sully Prudhomme

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème. Aujourd’hui je vous propose un poème de Charles Baudelaire, Chant d’Automne, des Fleurs du Mal.

Chant d’Automne

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

Charles Baudelaire,Les Fleurs du Mal.

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème. Aujourd’hui je vous propose une chanson peu connu de Daniel Balavoine qui convient bien à la saison. Cette chanson à une place particulière pour moi car elle me rattache à des souvenirs d’enfance.

Couleurs d’automne

Et dans ses rêves
Aux couleurs brèves
Elle me fait l´amour au milieu des oiseaux
Quand elle se lève
Quand elle se lève, entre ses lèvres
Pour tout me raconter, elle cherche ses mots

Et je me dis
Elle a les yeux couleur d´automne
Et je la regarde
Elle ne répond jamais au téléphone
Et je la regarde

C´est une enfant trouvée dans un naufrage
Et je la garde
Une bien belle fille pour son âge
Et je la garde
Mais elle ne sait lire
Et n´ose pas le dire
Elle sait simplement
Sourire à en mourir
Si souvent

Quand je lui parle du vent
Elle s´étend, elle apprend
Elle m´aime tant
Et plus rien n´est comme avant
Elle comprend, elle m´attend
Je l´aime tant
Et de fou rire
En souvenir

Je l´aurais présentée à mes parents
Mais il faut dire
Oui il faut dire
Que de moi elle attend déjà deux enfants

Et je me dis
Ils auront les yeux couleurs d´automne
Et je la regarde
Ils ne répondront pas au téléphone
Et je la regarde
Ils écouteront l´histoire de son naufrage
Et je la garde
Et penseront qu´elle ne fait pas son âge
Et je la garde

Ils ne sauront pas lire
Seront fiers de le dire
Tout simplement
Avec un grand sourire
A en faire mourir
Tous les savants

Je leur apprendrai le temps
Les goélands et le temps
Sans argent
Oui mais tout est comme avant
J´ai perdu mon temps
Et l´hiver m´attend

De Vous a Elle en Passant Par Moi – Daniel Balavoine

 

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème. Mais aujourd’hui challenge Halloween oblige voici de quoi frissonner ^^.

 La soupe de la sorcière

 Dans son chaudron la sorcière
Avait mis quatre vipères
Quatre crapauds pustuleux
Quatre poils de Barbe-Bleue
Quatre rats, quatre souris
Quatre cruches d’eau croupie
Pour donner un peu de goût
Elle ajouta quatre clous

Sur le feu pendant quatre heures
Ca chauffait dans la vapeur
Elle tourne sa tambouille
Et touille et touille et ratatouille
Sur le feu pendant quatre heures
Ca chauffait dans la vapeur
Elle tourne sa tambouille
Et touille et touille et ratatouille
Quand on put passer à table
Hélas c’était immangeable
La sorcière par malheur
Avait oublié le beurre
Quand on put passer à table
Hélas c’était immangeable
La sorcière par malheur
Avait oublié le beurre

Jacques Charpentreau

 

Challenge halloween

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

Aujourd’hui nous proposons une poétesse de chez nous ( elle naquit à Douai) du Fin du XVIII/ début su XIX

La promenade d’automne.

Te souvient-il, ô mon âme, ô ma vie,
D’un jour d’automne et pâle et languissant ?
Il semblait dire un adieu gémissant
Aux bois qu’il attristait de sa mélancolie.
Les oiseaux dans les airs ne chantaient plus l’espoir ;
Une froide rosée enveloppait leurs ailes,
Et, rappelant au nid leurs compagnes fidèles,
Sur des rameaux sans fleurs ils attendaient le soir.

Les troupeaux, à regret menés aux pâturages,
N’y trouvaient plus que des herbes sauvages ;
Et le pâtre, oubliant sa rustique chanson,
Partageait le silence et le deuil du vallon.
Rien ne charmait l’ennui de la nature.
La feuille qui perdait sa riante couleur,
Les coteaux dépouillés de leur verte parure,
Tout demandait au ciel un rayon de chaleur.

Seule, je m’éloignais d’une fête bruyante ;
Je fuyais tes regards, je cherchais ma raison :
Mais la langueur des champs, leur tristesse attrayante,
À ma langueur secrète ajoutaient leur poison.
Sans but et sans espoir suivant ma rêverie,
Je portais au hasard un pas timide et lent ;
L’Amour m’enveloppa de ton ombre chérie,
Et, malgré la saison, l’air me parut brûlant.

Je voulais, mais en vain, par un effort suprême,
En me sauvant de toi, me sauver de moi-même ;
Mon œil, voilé de pleurs, à la terre attaché,
Par un charme invincible en fut comme arraché.
À travers les brouillards, une image légère
Fit palpiter mon sein de tendresse et d’effroi ;
Le soleil reparaît, l’environne, l’éclaire,
Il entr’ouvre les cieux…. Tu parus devant moi.
Je n’osai te parler ; interdite, rêveuse,
Enchaînée et soumise à ce trouble enchanteur,
Je n’osai te parler : pourtant j’étais heureuse ;
Je devinai ton âme, et j’entendis mon cœur.

Mais quand ta main pressa ma main tremblante,
Quand un frisson léger fit tressaillir mon corps,
Quand mon front se couvrit d’une rougeur brûlante,
Dieu ! qu’est-ce donc que je sentis alors ?
J’oubliai de te fuir, j’oubliai de te craindre ;
Pour la première fois ta bouche osa se plaindre,
Ma douleur à la tienne osa se révéler,
Et mon âme vers toi fut près de s’exhaler.
Il m’en souvient ! T’en souvient-il, ma vie,
De ce tourment délicieux,
De ces mots arrachés à ta mélancolie :
« Ah ! si je souffre, on souffre aux cieux ! »

Des bois nul autre aveu ne troubla le silence.
Ce jour fut de nos jours le plus beau, le plus doux ;
Prêt à s’éteindre, enfin il s’arrêta sur nous,
Et sa fuite à mon cœur présagea ton absence :
L’âme du monde éclaira notre amour ;
Je vis ses derniers feux mourir sous un nuage ;
Et dans nos cœurs brisés, désunis sans retour,
Il n’en reste plus que l’image !

Marceline Desbordes-Valmore

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La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

L’été est déjà derrière nous et l’automne prend doucement sa place. Aujourd’hui nous vous proposons Apollinaire.

Automne

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
Et son boeuf lentement dans le brouillard d’automne
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
Une chanson d’amour et d’infidélité
Qui parle d’une bague et d’un coeur que l’on brise

Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

Guillaume Apollinaire, Alcools

Automne

La poésie du jeudi

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

Avec l’été nous avons des envies de voyages, de plages… Ce poème est parfait pour dépayser 🙂

Iles

Iles
Iles
lles où l’on ne prendra jamais terre
Iles où l’on ne descendra jamais
Iles couvertes de végétations
Iles tapies comme des jaguars
Iles muettes
Iles immobiles
Iles inoubliables et sans nom
Je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais
bien aller jusqu’à vous

Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924

Iles

La poésie du jeudi

 

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Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tous les quinze jours , partager un poème.

Vacances obligent, nous avons envie de retourner à notre terre de coeur pour nous ressourcer. Alors à défaut de pouvoir nous y rendre, voici une petite chanson:

 

Ma bretagne quand elle pleut, de Jean Michel Caradec:

Grand-mère lavait nos chemises
Au lavoir près de la remise
Le chat faisait le gros dos sur l’âtre auprès du feu
Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut

Papa nous contait des légendes
De trésors enfouis sous la lande
Maman cachait quelques pièces sous des draps très vieux
Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut

Et la petite fille de l’école
Je crois qu’elle avait la rougeole
J’ai jamais osé lui dire que j’étais amoureux
Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut

Et je rêvais de la Garonne
Des bûcherons, des bûcheronnes
Le petit bois de chez nous a fini dans le feu
Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut

Tous les marins qui se souviennent
Des barques qui jamais ne reviennent
Ont une envie de la mer quand même au fond des yeux
Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut

Quand je revois tous ces visages
Je ne sais même plus mon âge
En regardant des photos c’est fou ce qu’on est vieux
Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut
Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut

La poésie du jeudi

 

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Ah enfin un peu de douceur . Un très beau rendez-vous proposé par Asphodèle: tout les quinze jours , partager un poème.

L’été est là 🙂 et on n’a envie d’en profiter même si les vacances ne sont pas pour tout de suite.

L’Été

Il brille, le sauvage Été,
La poitrine pleine de roses.
Il brûle tout, hommes et choses,
Dans sa placide cruauté.

Il met le désir effronté
Sur les jeunes lèvres décloses ;
Il brille, le sauvage Été,
La poitrine pleine de roses.

Roi superbe, il plane irrité
Dans des splendeurs d’apothéoses
Sur les horizons grandioses ;
Fauve dans la blanche clarté,
Il brille, le sauvage Été.

Théodore de Banville (1823-1891)

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